Feminismos
KING KONG THEORIE: ENTRETIEN AVEC VIRGINIE DESPENTES | KING KONG THEORIE: ENTRETIEN AVEC VIRGINIE DESPENTES |
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| Escrito por Susana Arbizu/Henri Belin | |
| jueves, 07 de febrero de 2008 | |
Qu’est-ce qui dans
votre perception de la condition féminine actuelle mais aussi du
discours féministe dominant vous a poussé à écrire ce livre ?
J’ai
écrit ce livre en France, où se pose la question de la traduction des
livres féministes américains publiés dans les années 90. Quand
Elisabeth Badinter publie Fausse Route , en 2003, elle peut se
permettre de se référer à Against our Will de Susan Brownmiller,
publié en 1975, comme révélateur de l’état du féminisme aux Etats Unis.
La décision d’écrire King Kong Théorie, dans mon pays d’origine, est
d’abord une invitation à lire ce qui a été écrit et non traduit
(Sprinkle, Paglia, Carole Queen, Pheterson, etc). L’envie
d’écrire ce livre vient de pas mal d’endroits différents, il vient
aussi de l’histoire du film Baise-Moi et des interviews auxquels nous
avons répondu après sa sortie, pendant lesquels il a fallu beaucoup
« théoriser » sur le viol, la pornographie, la violence féminine… je
n’ai pas de formation universitaire, la théorie ne faisait pas partie
de mes pratiques, mais on a été amenées, sur le tas, à formuler
quelques concepts expliquant après coup ce qu’on avait cherché à faire
en réalisant ce film. (Pincha aquí para acceder a la versión española. )
Dans quels domaines, la révolution féministe entamée dans les années 70 ne vous semble pas avoir été assez loin et même connaître un certain reflux aujourd’hui ?
Les modes de contraception masculines, la légalisation de l’avortement gratuit et anonyme sont deux thèmes concernant l’hétérosexualité qu’il aurait été important de travailler plus activement. J’ai l’impression aujourd’hui quand je regarde les films « du box office » ou si je jette un œil sur MTV que les femmes sont beaucoup trop sadisées, on les voit trop souvent la gueule en sang ramper au sol, je trouve que ça manque d’hommes jeunes en petites culottes qui courent dans la forêt en pleurant, poursuivis par des femmes maniaques qui tiennent des grosses tronçonneuses. Le blocage est patent dans tous les domaines. Quand une femme se présente à la présidence et qu’elle est jugée en tant que femme. Quand les femmes sont toujours sous représentées dès qu’il s’agit de postes de prestige. Quand on apprend pas aux petites filles à se défendre physiquement à l’école, et qu’on ne leur dispense aucune éducation concernant le viol et l’après viol…
Les limites et tabous anti-sexe (prostitution, pornographie etc.) du féminisme libéral vous semblent-ils en relation avec le type de femme auquel s’adresse le féminisme dominant ? En quoi de ce point de vue vous paraît-il important de revendiquer votre condition de « prolote de la féminité » pour situer le lieu d’où émane votre discours ?
Je ne vois pas trop de «féminisme dominant ». En France, toujours, pour parler de ce que je connais encore le mieux, on célèbre le centenaire de la naissance de Simone De Beauvoir en publiant une photo d’elle… à poil en Une de magazine. Et dans le dossier, on interviewe surtout aucune féministe « traditionnelle ». Des écrivains, des actrices, des gamines, mais pas d’historienne, pas de militante, pas de grande figure du féminisme. Je ne vois pas de féminisme dominant. A ce titre, même si le discours de certaines féministes libérales ou old school me fatigue ou me donne envie de hurler, je me sens quand même proche d’elles, si je me situe par rapport à un pouvoir effectivement dominant. Je n’ai pas de problème avec le discours anti porno, par exemple. Je pense que quelqu’un doit le tenir. Et moi c’est mon rôle d’en tenir un opposé. Mais pour que je puisse poser un discours « pro-pornographie », il faut qu’au préalable la critique de la pornographie ait été faite. Et je ne pense pas que le discours anti pornographie du féminisme libéral soit bien entendu. Tout ce qui est entendu, pour moi, c’est le discours religieux. Ceci dit, oui, c’est important de préciser d’où je viens, c’est à dire ni des classes aisées ni de l’université, parce qu’en général les femmes qui prennent la parole féministe sont des femmes qui viennent d’un milieu social bien particulier, la haute bourgeoisie, et qui ont une formation scolaire bien particulière, l’université. On aimerait bien qu’elles pensent, elles aussi, à préciser d’où elles prennent la parole. Sur le plan théorique, le féminisme dissident que vous professez semble plus proche des féministes etatsuniennes. Pourquoi ? Le discours féministe français a été confisqué, dès les années 70, par des blanches bourgeoises hétérosexuelles issues des cultures religieuses. Elles ont, je crois, mis beaucoup d’énergie à bannir du féminisme toutes celles qui n’étaient pas assez correctes. Je crois qu’elles avaient beaucoup d’intêret à s’entendre avec les hommes dirigeants, en tant que maris ou collègues de travail. Il faut dire aussi qu’il y a eu une réaction extrêmement vive de la part des intellectuels hommes français à ridiculiser le féminisme, en minimiser l’intêret. Une réaction très bien relayée par la presse et la télévision. Le féminisme français s’est retrouvé un peu moribond, pas très excitant pour les gens de ma génération, tenu par des femmes beaucoup trop honnêtes et dignes. Il n’y a pas d’équivalent à la « Sex War » américaine, ou les discours ont pu s’opposer et se préciser. ![]() Comment expliquez-vous l’imperméabilité relative de la France aux discours provenant des féministes américaines ? Trouvez-vous dans ce domaine des différences notables entre l’Espagne où vous résidez actuellement et la France votre pays d’origine ?
Il y a plus de livres traduits et publiés, c’est évident. J’ai l’impression que l’Espagne ne nourrit pas le même complexe vis-à-vis des Etats Unis que nous nourrissons en France. En France, nous sommes effectivement colonisés par les Etats Unis, culturellement, depuis les années 50. Il y un ressentiment. Et la France est un pays qui a eu un rayonnement, je crois qu’on a du mal à se remettre de ne plus intéresser grand monde, et du coup on ne s’intéresse plus à grand monde non plus. J’ai l’impression que l’Espagne est un pays qui a d’autres complexes, d’autres nœuds, mais peu de comptes à régler avec les Etats Unis.
Malgré votre virulence à l’égard des différentes manifestations du machisme masculin, vous insistez à plusieurs reprises dans votre livre sur le sort intrinsèquement lié des femmes et des hommes dans la quête de leur émancipation. Vous concluez par exemple King Kong Théorie par ces mots qui assignent au féminisme un objectif plus global qui dépasse les limites des genres : « Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres » « Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux acquis des hommes mais bien de tout foutre en l’air ». Faut-il voir là une redéfinition du sujet politique du féminisme -non plus limité à la femme uniquement- liée à la remise en cause de la norme hétérosexuelle et des rôles assignés à chaque sexe ? Ce qui est clair, c’est que je ne serais pas content, si j’étais née homme. C’est étonnant de voir qu’autant d’hommes donnent l’impression de tenir à ce point à leur carcan de masculinité. Il s’agit quand même d’une amputation émotionnelle brutale, constante et salement exigeante. Je crois qu’on assiste en direct à l’effondrement de la « norme hétérosexuelle », et qu’il serait urgent de l’accompagner de discours novateurs sur la masculinité. Si on imagine que les choses telles qu’on les connaît persistent encore une vingtaine d’années, je pense qu’on assisterait à une véritable explosion des genres et des conventions culturelles et politiques qui nous tiennent depuis des siècles. Le problème, c’est que la guerre a toujours servi à ça, régulièrement : remettre les compteurs à zéro, effacer les percées idéologiques préalables et ramener les nations à un état de stupeur et de ruines. Il est malheureusement probable que la guerre intervienne encore dans nos histoires, et que ce à quoi on assiste soit stoppé et rayé des mémoires, D’où l’importance, à mon sens, de publier les choses, et les répandre le plus largement possible, qu’il reste quelques traces de ce que nous vivons.
En ce sens, la question de la libération des désirs et de la sexualité vous semble-t-elle particulièrement déterminante dans cette marche vers l’émancipation ? Vous décrivez par exemple très bien la censure de la production pornographique comme un mécanisme de contrôle des désirs de chacun, où le flicage et le formatage d’une sexualité normée asservit finalement les deux sexes.
Je pense que le flicage de la pornographie vise premièrement à contrôler la sexualité masculine. La sexualité féminine n’est même pas encore un enjeu, elle a été trop efficacement niée. Quand on a fait le film, on nous a demandé sérieusement, à plusieurs reprises, pourquoi on cherchait à « confisquer » la sexualité des hommes. Puisqu’on filmait des images à contenu sexuel explicite, on « confisquait ». Dès qu’on y réfléchit un peu, on est frappé de ce que la question de la répression de l’homosexualité masculine est au centre de tous les conflits concernant le sexe et sa représentation. Je crois que c’est un tabou central. Les hommes n’ont pas tellement envie de baiser avec des femmes, à la base. Ils ont envie de se retrouver entre eux et de faire tout un tas de choses, ensemble. Il faut vraiment les prendre au berceau, les surveiller sans arrêt et les matraquer sans cesse de propagande hétéro pour qu’ils se résignent à copuler avec des femmes. King Kong Théorie est-il également le résultat d’un cheminement plus individuel et personnel qui marque une réconciliation avec vous-même ? Vous confiez ainsi dans votre livre avoir tenter sans succès, suite au scandale provoqué par la sortie du film Baise-moi, de rentrer dans le rang en gommant toute « votre part monstrueuse ». Aujourd’hui vous vous félicitez d’avoir récupéré votre part/king-kong ? Quand j’observe les femmes qui font l’effort d’être des femmes convenables, oui, je me félicite toujours de ne pas y arriver.
En quoi la punk attitude que vous revendiquez constitue pour vous, au-delà d’ un mode de vie et de pensée, une éthique où la marginalité constitue un vecteur d’émancipation nécessaire, bien que parfois difficile et douloureux ? Le punk a vraiment été ma formation de base, et je continue à voir le monde à travers une grille de lecture très punk. Ça tombe bien, le « no futur » est un concept plus réaliste que jamais. Ne pas respecter la reconnaissance, ne pas respecter ce qui est honorable est une force dans un monde où la confusion atteint le stade qu’on connaît. Je crois aussi que le punk est une bonne école parce qu’on y apprend tôt à ne pas faire plaisir à sa famille, à décevoir ses profs et à ne pas écouter les éducateurs. Quand on est jeunes, on pense que c’est mal mais qu’on le fait quand même parce que c’est plus drôle, et en vieillissant, on comprend qu’on a sauvé sa peau.
Bien qu’émaillé de passages pudiques, liés à la force des épisodes autobiographiques révélés, il y a dans votre texte tout un pan jubilatoire de votre écriture qui se manifeste avec plénitude. Le ton corrosif et acéré de votre texte ne manque pas ainsi de rappeler à certains égards le style déclamatoire d’une rappeuse. L’écriture pour vous est déjà en soi libératrice ?
Non, l’écriture n’est pas libératrice, encore moins thérapeutique. Mais elle est une mise en ordre, et une mise en forme, donc une lutte contre le chaos. Ecrire, forcément, c’est passer du chaos à l’ordre, même pour moi qui écrit en me cognant un petit peu partout. Mais le fait d’écrire sur le viol, par exemple, ne me semble pas du tout thérapeutique, ou soulageant. Au contraire, c’est vraiment une éventration. Il y a une mystique là-dedans, je crois que les livres des autres m’ont beaucoup aidées. Donc je crois que les miens peuvent accompagner d’autres. C’est vraiment la même chose que croire en Dieu : il doit y avoir une récompense, mais on ne la touchera pas dans ce monde. Mais le fait d’y croire est en lui même une force.
Parlez-nous de l’accueil et des réactions sucitées par votre essai en Espagne.
C’est très différent de la France, je ne suis pas médiatisée en Espagne, donc les réactions sont plus diffuses, et plus douces. C’est plus agréable à vivre. Mais beaucoup moins rénumérateur. En France, je publie des livres comme je faisais la pute, pour vivre. En Espagne, c’est du domaine du flirt.
Quels sont vos projets dans le futur ? Nous avons lu que vous étiez en train de préparer une adaptation cinématographique de votre dernier roman Bye Bye Blondie, qu’en-est-il ? Avez-vous d’autres projets en vue ?
J’espère que le film « Bye Bye Blondie » se tournera dans l’année, mais je ne suis pas encore sûre qu’on trouvera les financements. En attendant, j’écris un livre Tu la veux,Tu la prends, et je me demande bien comment le finir. Propos receuillis par Henri Belin et Susana Arbizu.
Pour lire les premiers chapitres du livre en français, cliquez sur le link suivant: http://www.grasset.fr/chapitres/ch_despentes3.htm
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